Brûlure, légende et mécanique

29/11/17 Vers San Juan

J’ai remarqué depuis quelques temps que la direction de ma moto avait un problème. On dirait un roulement abimé dans le cadre. Ce matin, je pars vers San Juan, capitale de la Province. J’essaierai de trouver un mécano qui pourra m’arranger ça là bas. Café-mouches et chargement de la moto. Je repasse faire un tour sur le lac asséché, parce que c’est vraiment cool. Quelques photos et c’est reparti.

J’ai environ 200 km jusqu’à San Juan. J’ai repéré, sur l’app iOverlander, un hostel qui à l’air bien, pas cher et avec un parking intérieur pour la moto. Le parking intérieur est un argument essentiel dans le choix du lieu, car tous mes camarades motards m’ont fortement déconseillé de laisser ma moto sur les trottoirs en ville. Je suis donc les conseils des locaux. Il fait très chaud aujourd’hui et je le sens sur le moindre bout de peau qui dépasse. Surtout ce petit espace entre la manche du blouson et mes gants…

 

La route, qui traverse les montagnes est grandiose ; je me sens tout petit.

 

Il doit faire un bon 35 ° à l’ombre, sauf qu’il n’y pas d’ombre donc je suis plutôt sur du 200 °  ressenti au soleil et même le vent généré par la vitesse de la moto n’y change rien. À mi-chemin je tombe sur une espèce de mausolée avec de l’ombre. Je m’arrête.

 

Rectification après m’être renseigné :

Ces petits sanctuaires que l’on trouve un peu partout sur le bas-côté des routes d’Argentine, sont des offrandes à Gauchito Gil.

La légende raconte qu’Antonio Gil était un gaucho, travailleur rural, dont une veuve fortunée s’était éprise et qui eut une relation amoureuse avec lui. Ceci valut à Gil de s’attirer la haine des frères de la veuve et du chef de la police locale, qui avait courtisé cette même femme. Étant donné le danger, Gil laissa le champ libre et s’engagea pour combattre dans la Guerre de la Triple Alliance (1864-1870) contre le Paraguay. Après son retour, il fut recruté par le Parti libéral de Corrientes pour participer à la guerre civile contre le parti d’opposition autonomiste, mais il déserta. Finalement capturé, il fut pendu par le pied à un caroubier, et tué d’une entaille à la gorge. Avant de mourir, Gil demanda à son bourreau de prier en son nom pour la vie de son fils, qui était très malade ; le bourreau fit ainsi et son fils guérit miraculeusement. Il donna au corps de Gil une sépulture appropriée  et les personnes qui apprirent le miracle construisirent un sanctuaire qui n’a cessé de grandir jusqu’à aujourd’hui.

La tradition veut donc que les voyageurs s’arrêtent pour prier et rendre grâce pour les supposés miracles ; ils laissent quelque chose de couleur rouge sur place, mai aussi des cigarettes et des bouteilles de vin (et des chambres à air…).

Voilà pour la petite histoire.

Réhydratation et c’est reparti.

Je trouve un petit hostel sympa. Une chambre sur le toit que je partage avec un jeune hollandais venu participer aux championnats du monde de kayak free-style. Je me mets à la recherche d’un garagiste pour réparer la direction. iOverlander m’indique une adresse non loin de l’hostel, calle Boulogne-sur-mer. Je m’y rends mais ne trouve que des maisons. Une dame me voyant tourner sort de sa maison et me demande ce que je cherche.

— No, no hay mecanico aquí. Más abajo creo.

— Gracias. 

J’avance et trouve, en effet, un garage moto. Le mec n’est pas très sympa, me dit qu’il n’a pas le temps mais me conseille quand même d’aller voir un autre gars qui pourra peut être m’aider. Il me donne l’adresse et je file. 

Une fois arrivé, j’entre dans l’atelier et explique mon cas à un jeune mécano qui n’a pas l’air plus intéressé que ça. Il appelle une dame à qui j’explique à nouveau mon cas. Elle me répond quelque chose en me montrant son agenda et en faisant des signes de tête négatifs. Elle me demande ce que c’est comme moto.

— Un Dominator.

Elle me dit d’attendre et part dans le fond parler à quelqu’un. Un homme d’une bonne quarantaine d’années, barbu et au visage souriant s’approche de moi.

Un Dominator eh ? Que buena moto !

Il sort pour la voir et vérifie la direction. Il confirme. Il y a un problème. Il me dit de revenir demain matin à 9 h 30 et qu’on s’en occupera. Nous passons quelques minutes à discuter de mon voyage, il a les yeux qui brillent.

Hasta mañana amigo.

Il semble correct.

Je retourne sur mon toit et passe l’après midi et une partie de la soirée à bloguer.

 

30/11/17 San Juan

J’arrive à 9 h 10 devant le garage et Daniel (le garagiste sympa) est déjà à l’entrée en train de boire un maté. Il me dit de faire le tour pour entrer de l’autre côté. On va la laver d’abord. J’apprécie. Je m’exécute et après m’avoir tendu un maté, il sort le Karcher et commence la purification. Il va sans dire qu’après la piste et la poussière des montagnes, elle en avait bien besoin. Il est méticuleux, il s’applique à n’oublier aucun espace.

Il me plait de plus en plus. Une fois la belle propre comme un sou neuf, je la rentre dans le garage et nous la montons sur une cale afin que les roues ne touchent plus le sol. Je lui demande s’il veut que je repasse plus tard.

No, tienes que aprender.

Houlala, vraiment lui, je l’aime beaucoup. Il prend le temps de m’expliquer chaque opération en détail et de me donner plein de petites combines pour vérifier que tout va bien. Direction dépiautée, les roulements semblent comme neufs, la tige de direction ne semble pas abimée.

C’est en nettoyant le tube de direction du cadre que je le vois pincer les lèvres et froncer le sourcils. Il me montre l’embouchure et me dit que ça c’est un problème. Je vois effectivement qu’à force de secousses les roulements ont déformé la pièce qui les retient. Il me dit que c’est la merde parce que cette pièce est dure à trouver et qu’il n’en a pas en stock. Je le vois pourtant partir vers une étagère et en sortir un sac plastique avec des roulements et quelques autres pièces qui ressemblent à ce dont j’aurais besoin.

Il prend une des pièces et la passe au pied à coulisse pour en vérifier les dimensions. Tout concorde.

¡Tienes mucha suerte amigo! Me dit-il en éclatant de rire.

Il remplace donc la pièce défaillante et remonte le tout en vérifiant bien à chaque étape que je comprends comment tout cela fonctionne. Quelle chance d’être tombé sur un mec comme ça. Une fois la moto remontée, nous testons la direction ; la différence est flagrante. Il conclut en me montrant comment nettoyer proprement ma chaine et la regraisser. Pinceau plat à poils coupés, essence. La chaine est comme neuve (ça tombe bien, elle a deux semaines…). Un coup de flotte. Chiffon. Séchage. Graissage. Elle est prête.

Je le remercie de tous ses conseils et de la rapidité avec laquelle il a résolu le problème. Il est content. Il regarde la moto avec son beau sourire.

Je lui demande à combien s’élève la douloureuse. 1800 pesos (90€). Waw. Je m’attendais vraiment à pire. Le mec est généreux ET honnête. Vraiment quelle chance. Nous prenons la pause pour une petite photo. Je colle le traditionnel sticker de son garage sur ma moto et me voici prêt à continuer mon voyage.

Il est 12 h 30. Je retourne à l’hostel et la chaleur me convainc de passer l’après-midi dans ma chambre à écrire et bloguer.

 

1, 2 et 3/12/17 Ruta 8, Argentina

1200 km me séparent de Buenos Aires. Je vais y aller par la Ruta 8. Monotone. Pas mal de pluie. Beaucoup d’endroits inondés. Pas grand chose à raconter sur le trajet. J’ai fait escale à San Luis et Colón.

Je me suis fait arrêté pour un contrôle de routine par la police. L’officier m’averti que mes phares sont éteints. Il me demande mes papiers et nous discutons de mon voyage. Il est sur le point de me rendre mes documents lorsque sa collègue, occupée avec une voiture devant nous, vient le voir car elle a apparement un problème. Il décide de s’en occuper et lui refile mes papiers.

Visage sévère, peau vérolée, étriquée dans son uniforme, elle me demande de descendre du véhicule. Je lui explique que j’avais dû, par inadvertance, éteindre mes feux et que son collègue me l’a gentiment signalé. Elle me demande mon adresse en France. Téléphone. Où je vais. Pourquoi. Combien de temps je reste. Puis elle s’en va sous sa tente avec ma paperasse et commence à taper quelque chose sur son mini ordi. Je vais la voir et lui demande s’il y a un problème. Vous avez commis une faute grave, je vous dresse un procès verbal. Quoi ? Quelle faute grave ? C’est toi la faute grave ! J’essaie de discuter mais rien n’y fait. L’apanage des personnes à qui l’on donne un petit pouvoir… Signez là s’il vous plait. 3800 pesos (180€) ??? C’est une blague ? Signez. La moutarde monte, mais devant l’épaisseur du manche à balai qu’elle a dans le cul, je ne peux que signer. Si vous payez dans les 5 jours l’amende est réduite de 50%. Bonne journée. J’attrape mon amende et la froisse en boule dans ma main en retournant vers ma moto. La pute.

Une vingtaine de kilomètres avant Buenos Aires, j’arrive sous le ciel noir et bas que j’ai tant redouté depuis mon départ ce matin. D’un seul coup, il ouvre les vannes et un pluie tropicale s’abat sur la route. Je me retrouve trempé en quelques minutes même avec le pantalon de pluie. Je m’arrête à une station où plusieurs compères motards se sont déjà agglutinés pour se mettre à l’abri. Les pluies diluviennes redoublent d’intensité. Les caniveaux débordent, le sol de la station est recouvert d’eau.

J’attends un peu que ça se calme, mais ça ne se calme pas. Mouillé pour mouillé, autant terminer la route. Je repars en faisant attention à éviter l’aquaplaning qui me guette à chaque fois que la route fait une cuvette.

J’arrive enfin à Pisco 460, Buenos Aires. L’ancienne coloc de Magali, Fenja m’attendait. Je décharge la moto, et découvre ma chambre avec bonheur. C’est sublime. Haut de plafond, vieux parquet, murs usés par le temps, vieux bureau, petit balcon, grand lit. Classe.

Je m’extrais de ma combinaison de plongée et m’affale sur le lit. Je ne bouge plus pendant quelques minutes et je me dis qu’il faut que je trouve un parking pour la moto pendant que j’ai encore la foi. J’en trouve un à 200 m. Je négocie le tarif pour la semaine. 400 pesos (20€). Ça va.

Je retourne à la coloc et commence à découvrir le lieu dans lequel je vais habiter ainsi que les personnes qui y résident. Mais cela va donner lieu à un article plus complet.

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