Le Salar tant attendu

7 novembre 2018

Je pars tôt d’Iquiqué. La sortie de la ville se trouve dans les hauteurs, sur le flanc de la dune qui la sépare du désert. La vue est imprenable.

Passé le col, je monte doucement dans la Cordillère vers la frontière Bolivienne. Je suis les conseils d’Hector et m’arrête dans une sorte d’épicerie-restaurant qu’il m’a décrite pour prendre une dernière fois de l’essence avant la frontière ; avec l’altitude la moto consomme beaucoup plus et je suis déjà à 3900 m. J’hésite une seconde car je suis au milieu de nulle part ; le petit négoce trône là, sur ce bord de route oubliée.

J’entre. Personne. Je fais le tour en frappant dans mes mains pour m’annoncer (coutume locale). Un petit papi sans dents sort de derrière un tas de bois. Je lui demande s’il vend de l’essence. Il me répond quelque chose qui ressemble à une affirmation mais je n’ai pas compris un mot. En même temps, c’est pas facile sans les dents. Il part dans son atelier et revient avec un bidon de 10 litres. Il prend une bouteille de coca coupée qui traine par terre et s’en sert comme entonnoir pour remplir mon réservoir à ras bord. Je paye ce brave monsieur et remonte en selle.

Les montagnes se resserrent autour de la route. Je passe plusieurs cols ; le soleil est toujours là mais la température chute régulièrement. Je fais une pause à ce qui semble être le point culminant de mon ascension. L’altimètre annonce 4380 m.

Malgré le mur de pluie qui se présente devant moi, je ne louperais pour rien au monde l’entrée en Bolivie. Il est environ 14 h 30, même avec une sale pluie, qu’on se le dise, je passe aujourd’hui !

J’arrive au poste frontière. Un groupe d’une quinzaine de personnes attend là. Je remarque qu’ils parlent ce français créole typique des Antilles et, après quelques mots échangés avec eux, j’apprends qu’ils sont Haïtiens. Cela fait trois jours qu’ils attendent un hypothétique visa d’entrée pour la Bolivie. Leurs visas pour le Chili ont expiré et sont coincés entre deux pays. On me fait signe d’avancer. Je leur souhaite bon courage et entame la procédure douanière qui me prend 15 minutes. J’ai vraiment de la chance d’être né en France, loin des guerres, des famines, des maladies et de la discrimination. La chanson d’I AM, Nés sous la même étoile s’impose à moi…

Mon tampon sur le passeport et me voici en train de remonter la file de camions qui attendent pour entrer au Chili. Chaque camion est passé au crible, ça prendra le temps que ça prendra.

Je suis à quelques kilomètres de l’entrée du Salar d’Uyuni, mais le chemin pour y accéder n’est pas très clair. De plus, le temps oscille entre averses et éclaircies. Je tente des chemins. Sans succès. Impasse. Sable mou. Marécages. Finalement en faisant le tour d’une montagne, j’atterris dans un hameau qui semble désert. J’aperçois le Salar au bout d’une des ruelles de terre rouge. Au niveau de ce qui semble être la grand-place, je suis salué par un homme au regard doux et au sourire chaleureux. Nous discutons 5 minutes. Il s’appelle Wilfre. Il est ouvrier. Cheveux noirs, peau tannée, trapu, poignée de main ferme et calleuse, il m’explique que le hameau est en train d’être reconstruit après avoir passé quelques décennies à l’abandon. La migration vers les villes pour trouver du travail a délesté les petits villages de leurs habitants. Il m’explique aussi que la raison pour laquelle les rues sont désertes à cette heure, c’est que les gens restent chez eux pour se protéger du soleil. C’est la fin de l’après midi. Il me demande si je compte traverser le Salar. J’acquiesce en lui disant que je me lancerai dans l’aventure demain matin.

Je m’installe dans mes quartiers. Je sors le réchaud et pars sur les classiques pâtes au thon. On n’est pas dans de la haute gastronomie mais ça fait le boulot. Je décide de faire une petite balade pour digérer. Ces villages déserts me fascinent, comme s’ils étaient hors du temps et que la vie y était en suspens.

Je ressens vivement l’altitude. J’ai le souffle court et même une petite marche anodine dans les ruelles devient vite épuisante. Je me pose à l’orée du village. Le Salar est à quelques centaines de mètres. Je me délecte du spectacle haut en couleur que m’offre le coucher de soleil.

La nuit est tombée, les étoiles commencent à décorer son manteau noir. Béatitude.

8 novembre 2018, Salar d’Uyuni

Je me lève à l’aube. Petit café et marche matinale dans le pueblo. Je croise Wilfre qui me donne quelques conseils pour ma traversée. Rester loin des bords du Salar, le sel est boueux aux abords des terres et les risques de s’enliser plus fréquents. Faire le plein avant de partir ; il me donne l’adresse d’un petit magasin qui vend de l’essence sur l’île où se trouve Coipasa. Enfin, laver la moto le plus rapidement possible après la traversée sinon le sel va faire un festin avec la mécanique et les pneus. Compris.

Accolade et remerciements. C’est parti. Je file directement faire le plein sur l’île en face. Une petite dizaine de kilomètres pour faire connaissance avec la surface. Craquant par endroits, purée à d’autres, blancheur éblouissante, je vibre.

Je trouve l’épicerie qui vend de l’essence. Le plein pour 3 fois moins cher qu’au Chili. 6 € pour 15 L soit 0,40 € le litre, pas de gilets jaunes ici… Je quitte le pueblo et trouve mon entrée. Je prends plein est pour passer entre deux ilots. Cette immensité lactescente me donne envie d’altitude. Je fait escale sur l’îlot sud. Wilfre avait raison, c’est plus mou par ici.

Je suis seul au monde, pas une âme qui vive. Que des cactus. Et des cailloux. Et des épines.

Je repars sud-est en longeant l’îlot. Le sol de sel craque sous les crampons de mes pneus. Brusquement, je me sens bas sur la moto. Comme si j’avais crevé. Je m’arrête pour vérifier.

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Pas de pneu crevé, mais la roue arrière s’enfonce dans le sol à vue d’œil. Léger coup d’accélérateur pour essayer de sortir de là et bim, je suis enfoncé de moitié dans une espèce de vase super collante. Je décharge tout et secoue la moto dans tous les sens pour la sortir de ce piège mais rien n’y fait. Alors je creuse de chaque côté de la roue arrière et réussi à faire basculer la moto sur le flanc. Je la tire hors du trou et la traine sur quelques mètres. Je la remets debout. Elle refuse de redémarrer.

Je la prends dans mes bras et m’excuse pour cet incident. Elle accepte mes excuses et consent à redémarrer (oui, on est en plein delirium…). Après avoir rechargé les bagages, je fais un petit repérage à pied pour évaluer la stabilité du sol. Ça a l’air plus solide en continuant, deuxième essai.

Ça tient bien. Du coup je fais joujou.

Le sentiment d’immensité s’accentue au fur et à mesure que je m’éloigne de la « côte ». Le reflet du soleil sur le sel est éblouissant et agressif. Toujours direction sud-est ; je tente de trouver une entrée pour rejoindre Salinas de Garci-Mendoza sans grand succès. Le seul endroit où je peux entrer dans les terres m’amène à une route de sable mou. On déteste, mais pas moyen de faire marche arrière. Commence alors le long chemin de croix pour sortir de ce bourbier.

Sable et tôle ondulée pendant une quinzaine de kilomètres, une journée sport donc… 2 h pour m’en dépêtrer. Petite pause sur la place centrale de Salinas où je dévore une assiette de poulet piquant et riz que me sert la mamita qui tient l’échoppe devant laquelle je me suis arrêté. J’achète de la coca à mastiquer pour le trajet car Potosi, ma destination du jour, est à 4000 m et le mal de crâne me guette. Je remarque qu’ici les motos sont bien déguisées. Tout pour le visuel. Beaucoup de marques chinoises, un peu douteuses à mon gout, et quelques japonaises paradant en reines des rues.

Arrêt station-service. Je découvre qu’en Bolivie il y a deux pompes. La gasolina comun (84 octane) et le diesel. Bon. On fera avec. Je me relance dans le Salar. Objectif, rejoindre Colchani sur la côte est.

Une centaine de kilomètres dans ce désert aveuglant sans aucun autre repère que le soleil. Quelles sensations incroyables. Complètement surréaliste.

Je rejoins l’asphalte en milieu d’après-midi et bifurque vers le nord pour prendre la route des montagnes vers Potosi. Plus longue que par Uyuni mais on m’en a dit le plus grand bien alors je la tente. Un peu monotone jusqu’a Challapata, mais alors après… Encore un magnifique cadeau de la Pachamama (Mère Nature). Des couleurs de roches toutes plus belles les unes que les autres et la lumière de fin d’après-midi qui remplit d’or la vallée en contrebas. J’exulte.

J’arrive à Potosi au coucher du soleil. Je me rends à l’hostel Casa Blanca qui m’a été recommandé par Lucila pour sa buena onda. L’équipe est effectivement accueillante. Le lit est dur comme j’aime et le poids de l’édredon qui le recouvre laisse présager une nuit aussi fraiche que la bière bien méritée que je suis en train de déguster. 21 h, je flanche. 21 h 10, je ronfle sous mon édredon.

9 Novembre 2018, Potosi

La nuit fut courte et saccadée. Je me suis retrouvé les yeux grands ouverts à 2 h du matin. Quelques difficultés à respirer également. Potosi est à 4000 m et je le ressens. Première nuit quelque peu difficile donc. Après un petit dej’ copieux, ma première mission est de laver la moto. Je trouve vite un lavadoro proche de l’auberge. Une douche bien méritée, pour ma vaillante monture.

La procédure se déroule en plusieurs temps. Douche au jet à pression, éponge au savon, rinçage à l’eau claire puis, un peu plus bas dans la rue, séchage et polissage par une armée de petites mains. La classe.

Je pose la moto à un carrefour et démarre une petite balade photographique. J’essuie plusieurs refus à mes demandes de portraits. Les boliviens et boliviennes sont beaucoup plus froids que les autres peuples dont j’ai visité le pays en Amérique du sud. Certains sont mêmes carrément désagréables. Le sentiment que je ressens est qu’ils s’en foutent complètement que tu sois là ou pas. Je mets ça sur le compte d’un tourisme débridé et certainement pesant malgré sa nécessité pour l’économie du pays. Tant pis, je vais à contre-éthique et vole les photos…

Potosi est une ville à collines. Avec des côtes redoutables. Combinées à l’altitude, elles réduisent notablement mon autonomie de marcheur ; l’air me manque. De plus les bus qui les sillonnent sont de la récupération. En effet, la Chine, avant de passer aux énergies propres, a revendu une bonne partie de sa flotte polluante en Bolivie et au Pérou. Ces bus ont la particularité d’avoir leur pot d’échappement bien haut à l’arrière.

L’épaisse fumée noire qui en sort est donc parfaitement alignée sur la hauteur de mes narines qui s’épuisent déjà à essayer de faire entrer de l’air pur dans mes poumons. Autant dire que ma balade se transforme vite en sitting sur un trottoir. Point de vue me permettant quand même de capter quelques jolies images.

De retour à l’hostel, je rencontre Kathy, qui gère le lieu d’une main de fer dans un gant de velours et dont Lucila m’avait donné le contact. Elle m’accueille à bras ouverts. Nous discutons un moment et elle m’apprend que nous sommes à la veille du jour de l’indépendance du pays. Cela explique les fanfares et les parades que j’ai croisées en chemin. Elle m’indique une petite vendeuse ambulante sur la place centrale qui propose de délicieux sandwiches à la viande d’agneau. Je me mets en route, la place centrale se trouvant à quelques cuadras, je marche. Les trottoirs sont étroits et les véhicules prioritaires. À bon entendeur…

Les façades sur la rue sont colorées ; certaines arborant des peintures sans âge, d’autres fraichement toilettées. Les grondements des bus usés par plusieurs vies de transport, les coups de klaxons incessants qui témoignent de l’empressement de toute une ville, la fumée noire et toxique obstruant la perspective des ruelles, tout cela contraste avec la beauté des habitations de style colonial aux élégants balcons de bois et avec l’architecture travaillée des monuments religieux.

Et puis les boliviennes en costume typique qu’on appelle ici les Cholitas. Leurs chapeaux, de paille ou de feutrine, reposent sur leurs deux interminables tresses. Visages tannés par le soleil implacable qui sévit à cette altitude, enrobées dans leurs châles de laines, leurs silhouettes déambulent le long des rues, leurs jupes plissées battant la mesure et découvrant leurs guêtres ornées d’icônes locales. Elles habillent la ville des couleurs de leur “eua-eua” (tissu multicolore leur servant à transporter tout et n’importe quoi). L’âme de la Bolivie.

Je commande mon sandwich. Toujours pas de sourire ni d’attention. En revanche, je me régale de ce qu’elle vient de me servir. J’en commande un second… Repu, je retourne à la casa pour une petite sieste.

La nuit tombée, Kathy m’invite à une petite excursion pour voir ce qu’il en est des défilés et des fanfares. C’est reparti pour un tour. Étudiants, militaires, fonctionnaires, mineurs, tous défilent fièrement au son des tambours, trompettes et autres instruments qui rythment la marche. Potosi fut une ville de mineurs ; exploitées par les espagnols pendant des siècles, ses mines d’argent et d’étain sont aujourd’hui une destination touristique des plus prisées. De retour à la Casa Blanca je fais connaissance avec le petit groupe qui s’occupe de l’Hostel. Principalement des argentins. Il semblerait que derrière chaque rocher d’Amérique du sud il y ait toujours un argentin ou un français…


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