La malédiction de Santa Cruz

20 novembre 2018, vers Santa Cruz de la Sierra.

Je suis, depuis un moment, les aventures de Sinje Gottwald sur son compte #okimototravels. Germano-coréenne, Sinje fait un tour du monde solo sur une vieille BMW R100GS de 92 nommée Amidala et j’aime bien son style.

C’est une amie d’ami que j’ai contactée plusieurs fois pour échanger nos impressions sur le voyage. Elle se trouve en ce moment bloquée à Santa Cruz à cause d’un problème moteur sur sa monture. Je lui envoie un message pour lui annoncer mon arrivée et organiser un rendez-vous. Elle est d’accord, même si elle semble très préoccupée par l’état de sa moto et les capacités du mécanicien à la réparer. On verra, quand je serai sur place, si ses problèmes mécaniques lui laissent le loisir d’une rencontre.

Je pars tranquillement ce matin car je ne suis qu’à 3 heures de route de la capitale de la région. J’arrive en début d’après-midi en notant que mon vélocimètre ne fonctionne plus. J’essaye un premier hostel sans succès et sans aucune amabilité. Le second a des chambres libres, mais pas de parking pour la moto. Toujours ce ton froid et indifférent. Le troisième sera le bon, un peu en retrait du centre ville, il y a de l’espace et du calme ce qui est une bonne chose car je remarque que la ville dégage constamment un bruit abrutissant de Klaxons, de cris, de musique et de moteurs. De plus, d’après ce que j’en ai aperçu, la ville me parait moche, sale et terne. 

Je décide d’aller faire un tour à pied dans le centre pour voir ce qu’il en est et si mes premières impressions sont fondées. Comme dans beaucoup de villes d’Amérique du sud, les rues sont souvent spécialisées dans des négoces du même thème. Celle qui mène à la place d’armes décline celui de la vente et de l’achat d’or.

Les échoppes se suivent et se ressemblent. Pour je ne sais quelle raison, je suis mal à l’aise. Je ressens comme de mauvaises vibrations ici. Les maisons ont triste allure. Peu de couleurs, un labyrinthe de fils électriques au-dessus de ma tête, des déchets partout dans les rues ; les échappements noirs des vieux bus chinois et des motos mal réglées me font grimacer. Décidément je ne raffole pas de l’endroit.

À un bloc de la Plaza de Armas, apparait le style colonial sur les immeubles, enfin, sur quelques uns d’entre eux. Les arcades, bordées de grands pylônes, me protègent de la bruine qui ne cesse de tomber.

J’entre sur la place ; enfin quelque chose de joli. 

Je vais faire un tour dans la cathédrale en briques rouge de Santa Cruz. Beau travail architectural. 

Je me pose sur un banc et regarde bouger la ville. Le bruit est vraiment incessant. Je me réfugie dans le fond d’un restaurant, mange un bout, sirote une bière et m’en retourne dans mes pénates.

En début de soirée, Sinje me propose d’aller boire un verre pour oublier un peu tous ses déboires. Nous nous retrouvons dans un bar près du centre et faisons connaissance. Elle me raconte ses histoires de voyages agrémentées de photos et d’anecdotes qui me sont familières. Elle a l’air un peu sur les nerfs car les pièces de rechange qu’elle à fait envoyer des États-Unis pour sa moto ne sont pas les bonnes. Ce genre de problèmes, quasiment inéluctables, représentent la partie chiante du voyage à moto. Pourtant, de mon côté, je les accueille avec sérénité car ils m’ont toujours permis de rencontrer des gens intéressants. Tout arrive pour une raison.

21 novembre 2018, Santa Cruz de la Sierra

Je fainéantise ce matin, j’ai du mal à sortir du lit. De plus l’idée de me lancer à la recherche de ce qui déconne avec mon vélocimètre ne m’enchante guère. Donc je reste au lit à mater des séries et écrire jusqu’en début d’après-midi. Je prends des nouvelles de Sinje et de sa moto. La situation empire apparement ; le mécano fait n’importe quoi et abime la moto. Elle veut changer de garage. Je lui propose mon aide pour bouger la moto, mais elle a l’air de bien se débrouiller toute seule. 

Je pars chercher une banque dans le centre pour tirer de l’argent. Une fois devant le distributeur, j’insère ma carte, tape mon code et attends que la petite roue en pointillés sur l’écran s’arrête de tourner pour choisir le montant à retirer. Deux minutes passent. Un peu long. Cinq minutes. Beaucoup trop long. L’écran est gelé. Je tape “Annulation”. Rien. “Correction”. Rien. Il est 19 h les guichets sont fermés, personne à qui parler. J’appelle le numéro d’urgence qui se trouve sur le côté du distributeur. 5 minutes de musique pop et une voix d’homme me répond enfin. J’explique mon cas et peine à comprendre sa réponse. J’ai l’impression de le déranger dans une partie de poker. Je comprends qu’il faut que je revienne à l’ouverture demain matin pour récupérer ma carte. Je lui explique que la petite roue sur l’écran continue de tourner et que, les distributeurs étant ouverts 24h/24, si pour une raison quelconque, en pleine nuit, l’écran se dégèle et que ma carte sort, n’importe qui peut la prendre. Il me répond de faire opposition. Je lui dit que je n’ai qu’une carte et pas de liquide et ne peux donc décemment pas choisir cette option. Il me dit alors qu’il m’a exposé toutes les possibilités, qu’il a du travail, puis raccroche. J’ai une soudaine envie de casser quelque chose. Décidément cette ville m’irrite. Je fais des tours sur moi-même en essayant de me calmer et de trouver une solution lorsque j’entends l’automate faire un bruit. Ma carte vient de sortir. Je respire…

Je réitère l’opération dans une autre banque en tremblant. Ça passe. 

Je trouve une petite galerie artisanale où je m’engouffre pour digérer l’ascenseur émotionnel. Rien de bien fou, je rentre. 

22 novembre 2018, Santa Cruz de la Sierra

Ce matin je m’attaque au vélocimètre. À des fins de meilleure compréhension de ce qui va suivre, voici la photo d’un vélocimètre. C’est un roulement fixé sur la roue qui est relié au compteur par un câble et qui donne la vitesse et le nombre de kilomètres parcourus.

Normalement en redressant un petit bout de métal dans la roue, ça devrait marcher. Ou pas. Après plusieurs tentatives, rien n’y fait. Je m’attaque donc à la pièce elle-même, mais une vis bien grippée m’empêche de la sortir et de vérifier le câble. Je décide d’aller dans un garage pour qu’il me sorte la vis. Je trouve la rue des garages moto.

J’explique mon problème et le mécano, très sûr de lui, sort son gros tournevis et fait une première tentative sans succès. Seconde idem. Il sort alors la massette et le petit burin pour essayer de sortir la vis.

Je trouve ses coups de marteau un peu lourds et lui rappelle la fragilité du vélocimètre car ce n’est que de l’aluminium. Il continue sans même un regard. Au moment où je vais pour l’arrêter je vois le burin fendre la pièce en plein milieu.

— Gros connard de merde, je t’avais dit de faire attention, proférè-je in petto à son encontre. Je le gratifie d’un ironique “Bravo”.

— Alors ? Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Il s’assoit, la pièce fracassée entre les mains et ne dit mot. Il reste là, figé, à mastiquer ses feuilles de coca et à observer la pièce. Je claque des doigts devant ses yeux.

— Houhou champion ! Qu’est-ce qu’on fait ?

— Je ne sais pas. 

— Ben je vais te dire ce qu’on fait, tu lèves ton gros cul et tu te démerdes pour me trouver la pièce de rechange immédiatement. 

Pas de réaction. Je suis à deux doigts de la bavure. Finalement il se lève après 10 bonnes minutes et va demander dans les garages voisins. Il revient un quart d’heure plus tard, bredouille.

Je lui demande s’il y a un atelier Honda en ville. Il pense que oui. 

— Ben appelle !

— J’ai pas le numéro.

— (Putain de ta mère, je vais te sécher sur place !) Ben trouve-le !

Il rentre dans son magasin brancher son portable. Il commence à appeler. Pendant ce temps-là, je cherche de mon côté des magasins de pièces de rechange. J’en trouve un qui pourrait faire l’affaire. Il ressort du magasin et s’assoit sans rien dire.

— Alors ?

— Oui, il y a un atelier Honda. 

— Et ?

— Ça répond pas. 

— Ok… Donc ?

— Faut essayer un autre magasin.

— Et t’attends quoi ?

— J’ai plus de crédit sur mon téléphone. 

— (Oh putain…) Bon vas-y remonte mon pneu, on y va à moto.

Je l’embarque derrière moi et fonce vers la boutique que j’ai trouvée. Au comptoir nous expliquons notre histoire et le type nous trouve un bon équivalent, mais version chinoise. De toute façon je ne trouverai pas la pièce originale ici. Ça tiendra bien jusqu’à la fin du voyage. Le vendeur nous annonce le prix 120 bs (15 €). Et là, carrément, le mécano me demande de payer la moitié.

— Regarde moi bien mon gars, je ne vais rien payer du tout. Pas un centime tu m’entends ?

— J’ai pas assez, faut que je retourne au magasin chercher le reste.

— Tu te fous de ma gueule, enfoiré ! Tu veux jouer au con avec moi ? Allons-y !

Nous remontons sur la moto, je le ramène au garage et je le vois, hésitant, aller demander de l’argent à la femme derrière le comptoir. De loin je la vois refuser et s’énerver, puis, après discussion, lâcher les billets. Nous repartons à la boutique où nous achetons finalement la pièce.

De retour au garage il démonte la roue et installe le nouveau vélocimètre. Je constate que le câble qui relie le compteur à la pièce est toujours en train de pendouiller dans le vide alors qu’il range ses outils.

— Et le cable ?

— J’ai réparé ce que j’ai cassé, le reste c’est ton problème.

Faut que je parte vite d’ici avant de le buter ce fils de pute. Vite. Je vais pour remettre le câble et me rends compte qu’il ne rentre pas dans la nouvelle pièce chinoise. Je ne me retourne même pas vers lui sinon j’explose. Je cale le câble sur le côté et vais pour récupérer l’ancienne pièce cassée qui est dans un sac plastique par terre à côté de lui. Au moment où je prends le sac, il me dit :

— Ça c’est à moi, je l’ai cassé et j’en ai racheté un nouveau.

L’avantage en Bolivie c’est que la moyenne de taille est à 1 m 70, donc, quand tu fais 1 m 84, un regard suffit pour faire comprendre que c’est mort, essaye même pas de la récupérer sinon je te déglingue.

Je décide quand même d’aller faire un tour à l’atelier Honda à l’extérieur de la ville. Le vendeur est charmant, je lui donne les références de la pièce, lui laisse mon numéro et il me dit qu’il m’envoie une réponse demain. 

Sur le bord de la route, je regarde ce qui ne va pas avec le câble. Il est tout simplement coincé à l’intérieur de la gaine. Bien coincé. J’envoie un message à Sinje pour lui demander si son mécano aurait quelqu’un à me recommander et oui, il a quelqu’un. À l’autre bout de la ville. Je fonce.

Le type est gentil comme tout, mais impossible de sortir le câble même avec de l’huile, du lubrifiant, de la graisse, rien n’y fait.

J’abandonne pour aujourd’hui.

Sur la place, je retrouve Sinje qui elle aussi à eu une journée riche en émotions. Nous finissons par en rire après quelques verres et profitons de la terrasse avec vue sur la Plaza et du petit concert, guitare, batterie, voix, donné dans le bar. 

23 novembre 2018, Santa Cruz de la Sierra

Je relance l’atelier Honda en fin de matinée, mais aucune réponse. Je décide de retourner à la boutique de pièces détachées et d’acheter le câble qui va avec la nouvelle pièce. J’emporte avec moi le câble original avec sa gaine pour que la longueur corresponde bien. Sur place, tous les câbles qu’ils vendent sont trop courts. C’est parti pour la tournée des shops. Je trouve mon bonheur après cinq magasins. Il m’en coutera 2 €. J’hésite à apporter la facture à l’autre connard…

Je retourne à mes quartiers pour finir le travail. Finalement tout fonctionne bien. 

Je pars soutenir Sinje au garage BMW en milieu d’après midi car elle aussi est en plein pétage de plombs avec le mécano qui lui dit un coup oui, un coup non, un coup rien.

J’arrive à un moment crucial de l’opération à cœur ouvert. Elle est inquiète, mais il semble qu’un nouveau mécano, allemand celui-ci, a pris les choses en main. Un mécano allemand sur une BMW, ça rassure…

Je passe la fin de l’après-midi à observer. C’est vraiment différent les BMW… 

Je rentre, la nuit tombée, préparer mes bagages, car j’ai hâte de me barrer de cette ville.

24 novembre 2018, Santa Cruz de la Sierra

Je me réveille un peu tard, prends une douche, un café et m’apprête à charger la moto lorsque je me rends compte que mon pneu arrière est crevé. J’en ai marre ! Faut que ça s’arrête cette loi de Murphy ! Je redéballe les outils, sort la roue, et pars en ville, pneu sous le bras, pour trouver un endroit où réparer. J’essuie plusieurs échecs avant de trouver une gomeria (garage à pneu) où 4 pépés discutent à l’ombre. Je leur demande s’il est possible de réparer ici. Oui, c’est possible. Je suis l’ancien qui va s’occuper du trou dans l’arrière-boutique.

Il semble avoir le matériel adéquat et savoir ce qu’il fait même s’il va très lentement, réfléchissant tranquillement à l’étape suivante chaque fois qu’il en a terminé une. Il trouve le trou et la cause.

Il remonte la roue et la regonfle. Toujours à plat… Il ressort la chambre à air et se rend compte qu’il a fait un nouveau trou en replaçant le pneu sous la jante. Non mais qu’est-ce qui se passe dans cette ville ?… Ils sont tous nés avec deux mains gauches ? 

Il met une nouvelle rustine sur le trou tout frais, et remonte le pneu avec délicatesse. Cette fois, c’est bon. Je demande une remise. Non, parce qu’il a utilisé plus de consommables du coup. Je n’ai plus envie de me battre. Je lui lâche son billet et m’en retourne à ma moto. Le temps de tout remonter, il est midi et j’ai faim. Je vais manger un morceau à côté de l’hostel.

Finalement il est un peu tard pour rejoindre l’étape que je m’étais fixée aujourd’hui et je suis pris d’une énorme envie de sieste. Je plonge quelques heures et je reçois un message de Sinje qui m’invite à la rejoindre chez le PDG de BMW Motorrad Pérou. Buffet, bière, jardin, piscine, elle a assez d’arguments pour me faire bouger. 

Arrivé là bas, je suis reçu à bras ouverts. Une dizaine de convives sont attablés et me saluent amicalement. Sinje semble soulagée de ma venue. Toujours rassurant de voir un visage familier dans ce genre de réunion. 

Nous trinquons et ripaillons au fil des discussions enflammées qui tournent beaucoup autour de la moto. Bons moments.

Nous partons la nuit tombée, je dépose Sinje à son hôtel en lui souhaitant bonne route et bonne fortune car demain, le ciel peut me tomber sur la tête, je me barre d’ici !!!

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