Chutes et chutes

26 janvier 2018, vers Foz de Iguaçu, Brazil

Je quitte Fran et les Marias ce matin pour aller vers le Paraguay et admirer les chutes d’Iguaçu, merveilles naturelles apparement sans égales. Je prends le chemin des écoliers pour y arriver. Je passe par tous ces petits villages que j’affectionne, où la vie s’écoule loin du tumulte des grandes villes. Je découvre des petites perles comme ce plagiat amélioré de la fameuse statue de la liberté.

 

 

Je vais de villages en villages et le ciel s’obscurcit de plus en plus.

 

 

Il se met finalement à pleuvoir. J’arrive aux abords de Foz de Iguaçu. Fran m’a recommandé un hostel où les motards s’arrêtent en général. Effectivement, à peine arrivé, 3 gilets noirs viennent me parler moto. Nous discutons 10 minutes ; ils m’apprennent qu’il y a une convention de motards en ville, m’offrent un sticker de leur groupe pour mon réservoir et me saluent en me souhaitant bon voyage. Je suis épuisé et trempé. Je monte mes affaires dans ma chambre ; il y a la clim, quel bonheur. Le temps de prendre une douche et me voici au lit prêt à en découdre avec l’oreiller. Il est 21 h, je sombre.

 

27 janvier 2018, Foz de Iguaçu, Brazil

Ce matin je traine au lit ; je vais prendre mon petit déjeuner à la dernière minute. Je remonte dans mes quartiers, me recouche et replonge pendant une heure. Après avoir un peu récupéré, je me lance vers Marco das 3 fronteras, point fictif situé à la rencontre des fleuves Parana et Iguaçu qui matérialise la frontière entre Brésil, Paraguay et Argentine.

 

 

Une attraction touristique a été créée dans chaque pays pour observer le fleuve. Des pylônes aux couleurs des pays respectifs ont été érigés dans chaque parc. En arrivant j’ai l’impression d’entrer dans le manège d’Indiana Jones à Disneyland. Dans la boutique de souvenirs, les étalages débordent de magnets, mugs, drapeaux, boules à neige et autres babioles à vendre pour immortaliser cet instant mémorable…

 

 

 

Pas vraiment ma tasse de thé tout ça mais bon, j’y suis alors je me lance.

Je m’attendais à voir plus de monde pour un samedi, mais il est encore tôt et le vendredi a dû être chargé. Je reste 10 minutes et pars vers les chutes.

 

 

Je pose la moto au parking, passe à la caisse et me glisse dans la file du bus qui emmène les braves touristes à leurs destinations. Un premier arrêt où le chauffeur indique un chemin à faire à pied ou à vélo pour rejoindre les chutes. Je descends in extremis (le temps que mon cerveau percute, les portes étaient en train de se fermer). Une petite cabane où plusieurs gardiens du parc expliquent qu’il y a donc un chemin de 9 km à travers la jungle et qu’au bout il y a la possibilité de rejoindre la route qui mène au but par kayak. Le trajet peut se faire à pied, à vélo ou en voiture. Les deux groupes devant moi choisissent le vélo. Il fait un bon 35° à l’ombre bien humide. Idéal pour marcher un peu…

Le guide qui va m’accompagner tente de me faire opter pour le vélo. Ce sera donc marche et kayak. Nous entrons dans la jungle sur un chemin de terre, les cyclistes sont partis devant, nous voici donc tous les deux, au calme, partis pour 9 km de randonnée à travers ce décor vert et luisant.

 

 

 

Mon guide parle anglais et espagnol, ce qui est rare au Brésil. Du coup je me rends compte qu’après 10 jours passés à mon niveau max de concentration pour comprendre ce que l’on me disait, mon espagnol s’est libéré. Ça sort tout seul. Je suis ravi ! J’en profite pour lui poser plein de questions. Qu’est ce qu’il y a comme bêtes ? Comment sont les touristes ? Est-ce que c’est une forêt originelle ? C’est encore loin Grand Schtroumpf ? Toutes les 15 minutes, il me demande si je veux faire une pause. Non ça va, merci ! Non ça va, merci ! Non ça va, merci !

Il me propose aussi, souvent, de me prendre en photo. Je lui réponds que nous sommes sur un chemin de terre au milieu de la jungle et que je n’y vois pas grand intérêt. Il est surpris. C’est ce qu’on lui demande le plus m’avoue-t-il. Je m’enquiers de son avis. Il hésite une seconde et confesse qu’il trouve cela ridicule. De toutes les bestioles qu’il m’a décrites (serpent, tarentule, couguar, iguane, etc.), je ne vois que des papillons. De beaux gros papillons bleus. Au bout d’une heure, il me demande si je suis fatigué et si je veux qu’il appelle la jeep pour venir nous chercher. Je lui retourne la question en riant. Il éclate de rire. Je lui propose une petite pause. Il accepte en me tapant sur l’épaule. Je l’aime bien, il a un regard doux et un visage enfantin. Nous nous désaltérons, soufflons 5 minutes et repartons à travers la forêt tropicale. Le reste de la marche se passe en succession de silences et de discussions aléatoires. Au bout du chemin, une cabane perchée en haut d’un arbre. Nous montons. Vue sur la mare aux crocodiles, mais aucun de sortie.

 

 

Rendu au  fleuve, nous attendons qu’un bateau nous apporte le kayak de mer à deux places. Nous longeons la jungle pendant une petite demi-heure pour arriver à un autre ponton. Le courant est rapide et il faut parfois bien anticiper pour ne pas se faire attirer au milieu. La couleur marron du fleuve, le vert de la jungle et le bleu du ciel offrent un superbe contraste.

 

 

Retour sur la terre ferme. Un petit chemin d’un kilomètre me permet de rejoindre la route principale qui mène aux chutes. Une navette s’arrête et m’emmène à destination. Le site est aménagé. Sur le petit chemin qui descend, je croise quelques personnes et quelques bestioles.

 

 

 

Ça y est, j’arrive aux premières chutes. Ok, c’est dingue.

 

 

Grandiose, une merveille de la nature. Je ne sais plus où porter mon regard. Et pendant que tout le monde fait ses selfies, je passe les barrières pour trouver un angle de photo satisfaisant. Le bruit grondant des chutes me fait prendre conscience de la puissance de l’eau. Je ne vois quasiment personne regarder réellement. Tout le monde est obnubilé par son portable et son selfie-stick.

 

 

Alors, je prends le temps d’observer, de poser mon appareil et d’apprécier la vue à sa juste valeur. Il n’y a qu’un endroit comme cela sur la planète, ce serait dommage de ne pas en saisir toute la grandeur. Parce c’est très grand. Il y a une bonne cinquantaine de chutes de différentes largeurs et hauteurs. Les embruns qu’elles dégagent rendent l’air humide et frais malgré la chaleur ambiante. C’est appréciable.

Je continue d’avancer pour arriver à la cascade la plus prisée. Une estacade à été aménagée pour pouvoir se placer au bas du colosse. Un bruit assourdissant émane de l’endroit. Des milliers de litres de flotte dégringolent d’une cinquantaine de mètres. Impressionnant.

 

 

Je descends sur l’avancée en bois qui mène au bas des chutes. Le bout de la passerelle mène à un gouffre où dévalent plusieurs autres cascades.

 

 

 

 

Après plusieurs heures passées à admirer et prendre des photos je me lance sur le chemin du retour (en bus cette fois), des images plein la tête et l’appareil.

 

 

Je dine rapidement au buffet de l’hostel et monte dans ma chambre m’écrouler après cette sublime journée.

 

28 janvier 2018, entrée au Paraguay

De l’hostel où je me trouve, il ne me faut que 5 min pour arriver au pont qui sert de frontière entre le Brésil et le Paraguay. En revanche, il faut s’y prendre tôt car les 300 m de route qui séparent les deux pays sont sur une file. Et, sachant que la ville Del Este au Paraguay est le supermarché des brésiliens et des argentins (à cause des faibles prix sur toutes les marchandises importées), la file est très vite engorgée.

Un des avantage de la moto est de pouvoir se faufiler, ce que je n’hésite pas à faire dans la file du pont toute congestionnée. Ça me prend quand même 20 bonnes minutes pour traverser.

J’arrive au poste de douane et sors mon passeport pour le douanier bedonnant qui m’invite à son poste d’un geste de la main. Il feuillette mon document, dont les pages commencent à être bien remplies, à la recherche de quelque chose. Qu’il ne trouve pas… Le tampon de sortie du Brésil !

— Je pensais que c’était ici, il n’y a pas de douane sur l’autre rive.

— Si, il y a une petite cabane en bois sur le côté à l’entrée du pont.

Je ferme les yeux quelques secondes, ne voulant pas voir la réalité en face. Puis je me résous, il faut repartir dans l’autre sens. Je remonte en selle, et me lance dans la chaotique traversée.

Il y a de tout, des autos, des motos, des camions, des gens à pied trainant une carriole, des chevaux, des familles avec leurs sacs plastique remplis de courses qui slaloment entre les voitures. Je mets 30 minutes cette fois. Je trouve effectivement la petite cabane sur le côté du pont où je tombe sur une file d’attente d’une vingtaine de personnes. J’obtiens mon tampon et repars pour une nouvelle traversée épique. Je me représente devant mon douanier bedonnant qui m’accueille avec un grand sourire cette fois. Tampon d’entrée. Il me faut maintenant le papier d’entrée pour la moto. Le poste se trouve de l’autre côté de la route et le douanier qui va s’occuper de mon cas semble être en formation. Moi qui m’était levé tôt pour avancer… Il me faudra encore une heure pour obtenir mon document et entrer au Paraguay. Quelle vision. J’ai l’impression d’entrer dans une ville supermarché.

 

 

Je me dirige au sud vers un village qui s’appelle Naranjito, à 150 km, pour rencontrer un contact, motard lui aussi, que m’a indiqué Fran et qui pourra peut-être m’héberger pour la nuit. J’envoie un message à Alcemir, l’ami en question, pour lui dire que je suis en route pour le village. La route est plate, asphaltée, en bon état et jolie.

 

 

Je roule tranquille, surveillant une réponse d’Alcemir en m’arrêtant aux stations-services. Il me répond après mon arrivée à la station de Naranjito. Il m’annonce une vingtaine de minutes pour me rejoindre. À son arrivée, nous prenons un café et discutons pour faire connaissance. Je lui raconte le voyage. Il est réservé et pensif. Il m’invite à passer la nuit chez lui. Il m’explique qu’il habite un petit village nommé Nueva Aurora (inexistant sur Google, la classe…) à une vingtaine de kilomètres de là et qu’il faut passer par un chemin de terre. Il me propose de mettre la moto à l’arrière de sa camionnette si je veux. Je décline, lui avouant mon engouement pour les routes de merde. Il sourit. Nous partons en direction du village. Il s’arrête après un kilomètre pour m’inviter à passer devant afin de ne pas bouffer la poussière du 4×4. Délicate attention.

Après 3 ou 4 kilomètres, le ciel devient d’un coup menaçant. Il semble que la pluie arrive. Il s’arrête de nouveau pour me demander si je veux charger la moto. Je re-décline ; je me dis qu’il y a une petite vingtaine de bornes à faire, rien de bien méchant. La pluie se met à tomber d’un coup. Lourdement. Le ciel devient d’un gris clair homogène, sans contours. Alcemir se met à ma hauteur et réitère sa proposition une dernière fois. Je décide de mettre mes bagages dans le coffre pour les épargner car la pluie va clairement tout traverser. Pour la moto, je me sens joueur et, délesté du poids de mon équipement, j’ai envie de m’amuser un peu dans la boue. Le temps de remonter sur la moto, la pluie a déjà traversé mon cuir. Mouillé pour mouillé, je reprends la route. La pluie s’intensifie, les éclairs strient les champs de soja sur les bords du chemin, la terre rouge du chemin se transforme en une boue épaisse et collante. Le vent et la pluie m’empêche de fermer le casque sous peine de rouler à l’aveugle. Je suis donc debout sur la moto (meilleur contrôle et meilleure visibilité dans ce genre de situation), casque ouvert, trempé jusqu’au caleçon ; je pèse une tonne, mes bottes sont remplies d’eau et je navigue sur ce chemin dont les deux bordures se sont transformées en profondes rigoles faisant de la route une espèce d’îlot au milieu des champs. Je me rends compte qu’il est plus efficace de rouler dans les ornières, dont le fond est plus stable, qu’au milieu de la route où je m’enfonce comme dans du beurre.

La pluie s’évapore au contact du moteur brûlant ce qui donne une dimension encore plus apocalyptique à la scène déjà bien oppressante. Première glissade, je tombe au ralenti en accompagnant la chute de la moto. Je n’ai aucun appui pour la relever et la pluie continue à tomber de plus belle. J’arrive tant bien que mal à la remettre debout, mais elle est en travers du chemin dont la surface forme un arc de cercle. J’ai donc l’arrière de la moto dans la pente et l’avant vers le milieu. Et je glisse doucement vers la rigole qui s’est muée en ruisseau. Alcemir est parti devant. Je réussi à remettre la moto au milieu de la route, malheureusement la boue collante s’est accumulée entre le garde-boue et la roue avant, ce qui l’empêche de tourner. Je ne peux pas béquiller pour débourrer le garde boue, le sol est trop mou. Je repose la moto au sol, ôte mes gants et commence à sortir la terre coincée. Mon poids joue en ma défaveur, chaque mouvement est épuisant. Je finis par libérer la roue, je relève la moto et me remets en selle. J’éclate de rire. Je suis bien là. Encore 15 km…

J’affine de plus en plus ma technique d’exploitation du terrain, me concentrant sur la mécanique des fluides appliquée à la boue collante. Nouveau challenge, la route se vallonne. La première descente se passe tout en glissade, mais sans chutes. Mes pneus n’ont plus aucune adhérence, la boue s’est insinuée dans toutes les rainures ; du patinage. C’est en attaquant la montée que ma roue arrière chasse de nouveau et que je me retrouve le cul dans la boue une nouvelle fois. Je suis complètement imbibé de flotte, mais il fait chaud donc ça ne me dérange pas trop. Je souris en parlant à ma moto, la suppliant de tenir encore un peu, lui promettant un lavage digne d’une reine. Elle fume, gronde et cale sous les accélérations que je lui demande pour sortir de ce pétrin. Mais elle finit toujours par repartir. Je continue d’avancer sous la pression de la pluie qui ne faiblit pas. Les éclairs à ma droite semblent se rapprocher. Je remarque à ce moment là qu’il n’y a aucun arbre à l’horizon (enfin, aux quelques dizaines de mètres de visibilité que m’autorise la tempête) ce qui fait de moi un parfait paratonnerre. J’ai un moment d’hésitation, mais il est hors de question que je laisse ma monture seule en pleine tormenta. Je puise dans mes réserves, le jeu me prends aux tripes, je m’imagine disputant l’étape finale d’un quelconque rallye, dépassant allègrement les limites de la fatigue et de la raison, laissant l’adrénaline prendre le contrôle. Tout devient plus léger, plus facile ; le fameux lâcher prise j’imagine. Ma conduite s’améliore à chaque virage, je comprends plus vite, je réagis mieux, je suis détendu.

Les deux ruisseaux qui flanquent la route grossissent à vue d’œil. À l’une des dernières côtes, le ruisseau traverse la route, entrainant dans son sillage tout un tas de pierres. La couleur de l’eau ne permet pas de définir la profondeur que j’ai à traverser. Je me lance. La roue avant passe mais l’arrière patine et je chois de nouveau, le cul dans l’eau cette fois. Je ris, de toute façon il ne me reste plus que ça. La moto a glissé vers le ruisseau. C’est donc avec de l’eau jusqu’au dessous des genoux que je relève une fois de plus la Wachita. Je suis dans le bon sens mais au milieu du ruisseau… Le moteur est dans l’eau ; la belle ne veut pas redémarrer. Il faut que j’arrive à la sortir de là sans moteur. J’utilise mes dernières forces pour la tirer hors du ruisseau en pleine pente. Je commence à fatiguer. Après quelques encouragements et quelques caresses sur le réservoir, elle accepte de repartir.

J’aperçois une maison au loin. Enfin. J’ai la vague impression que la pluie diminue mais je ne suis plus sûr de rien. J’arrive à la station-essence du village et pose enfin mes pneus sur du béton. Alcémir est là et me dit d’un sourire plein de compassion qu’il reste encore 800 m jusqu’à chez lui. Je ne suis plus à ça près. J’entre dans le village et suis le 4×4 jusqu’à la maison. Je manque de tomber une dernière fois dans un virage mais réussi à me rétablir avant de m’engouffrer dans le garage d’Alcemir. Je descends de la moto. Il me regarde incrédule, me demande si ça va. Ça va. Je viens de prendre la plus grosse branlée de tout mon voyage, mais ça va. Je suis content d’être allé au bout du jeu. Il m’invite à l’intérieur. J’accepte ; juste le temps de me changer pour ne pas tout dégueulasser et j’arrive.

 

 

Je me débarrasse de tout ce poids, et enfile des affaires sèches. Je suis un peu abasourdi par l’expérience. J’entre dans la maison et la copine d’Alcemir, Angelica, me montre le chemin la salle de bains. J’entre dans la douche, ouvre le robinet d’eau chaude, cale le jet sur ma nuque, appuie ma tête contre le carrelage et ferme les yeux. Mes épaules se relâchent, les images du trajet se bousculent dans ma tête.

Quelle aventure.

Je rejoins mes hôtes à l’étage ; Angelica a préparé un plat dont il ne me reste aucun souvenir. Nous dinons sans trop parler, j’ai un peu la tête dans les nuages. Après diner, Alcemir me montre ma chambre. J’y monte mon sac et les prie de bien vouloir excuser ma fatigue. Je me retire dans la chambre et m’enfonce au fond du lit pour sombrer dans un sommeil de plomb.

 

One thought on “Chutes et chutes

  1. Ça m’fais du bien de te lire.
    Savoure ma koyasse. Nous c’ ce que nous faisons,mais n’oublie pas l’ostéoporose qui nous guette !! Nos 20 ans ont déjà 20 ans
    Bizzz chaudes au goût mauresque

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